L’élève studieuse est petite et myope. Elle a les dents croches et elle parle beaucoup. C’est la bête noire des professeurs formés au temps de la règle sur les doigts, de la prière le matin et du silence absolu en classe. Pendant les cours de sciences, elle cache un roman derrière son cartable. Elle lit Guerre et Paix ; elle est trop jeune pour apprécier le roman de Tolstoï, mais elle s’en fout, elle s’évade selon ses moyens, en cassant le dos d’un volume et en lisant. C’est une demi-portion qui pousse dans un champ de région où tout ce qui n’est pas pareil, semblable au voisin, est un pissenlit à déraciner, une tache sur un vêtement fraîchement lavé. Dans le cours de volley-ball, on la choisit en dernier pour la formation des équipes. Le roux de taille moyenne dont elle est secrètement amoureuse menace de lui péter la gueule. L’amie de sa meilleure amie lui fait une promesse – « Tu vas rentrer chez toi la face en sang » – qu’elle ne tiendra pas. Comme ça, pour rien, on veut lui casser la figure. Un jour, la secrétaire de l’école vient la chercher en classe pour un rendez-vous médical et la moitié de ses camarades applaudissent son départ.

Elle se réfugie dans la lecture, la musique et ses rêves de Russie. C’est une enfant malheureuse, ce sera une adolescente anxieuse. Elle n’est pas première de classe dans les matières populaires, elle est un super numéro 2. Elle score fort en histoire, en soccer, en français, en anglais et en musique. Si elle n’était pas première flûte dans l’harmonie de l’école, elle serait ce qu’on appelle un rejet, le genre de citoyen en formation pour qui l’adolescence est un enfer.

Ce récit en accéléré résume assez fidèlement mes années du secondaire. Mes souvenirs heureux de l’école ont coulé quelque part entre Québec et Montréal dans les années 1990. La poisse ne m’a pas quittée à l’été 1997, comme par magie, juste avant mon arrivée au cégep en Arts et Lettres, elle s’est plutôt imposée.

J’avais préparé avec des collègues pour l’épreuve finale du cours de français un montage d’Albertine, en cinq temps. Dans la semaine précédant l’unique représentation de ce montage, on avait produit une affiche du spectacle – une photo des acteurs dans leurs vêtements de scène –, puis on avait fait le tour du collège pour fixer à la gomme bleue et au ruban adhésif transparent tous nos exemplaires 8 x 11 sur les murs de la cafétéria, sur les babillards dans les corridors, à la bibliothèque, dans les toilettes, près du gymnase et pas loin de la piscine. On n’avait pas laissé tranquille un seul étage.

Je ne sais plus s’il neigeait le lendemain de notre corvée d’affichage, s’il pleuvait ou si le soleil dardait ses rayons sur nous, mais je me souviens très bien qu’à mon arrivée dans le hall, l’ambiance avait changé au cégep. Il fallait se découper un morceau de clair pour entrer dans le brouillard opaque qui s’appelait malaise. C’est que tard la veille, il y avait eu un assaut au feutre et au stylo dans les corridors. Dans le langage de la guerre, on appelle ça une attaque-surprise, née d’un sentiment laid, gris, noir ou vert dont j’ignore encore la source.

Quelqu’un avait barbouillé mon visage au feutre sur l’affiche de la troupe dans le grand hall. T’es laide, avait ajouté au stylo le bourreau anonyme à côté de mon visage détruit sur toutes les affiches du spectacle. J’avais été boxée pendant la nuit jusque dans les toilettes. J’ai perdu d’un coup quelques centimètres. Les épaules rentrées, le dos courbé, dans les corridors du collège je ne mesurais plus 5 pieds, j’avais l’envergure d’un pou.

Les professeurs que j’ai croisés ce jour-là ont détourné le regard en me voyant. Ils ont changé de trottoir dans le long corridor qui n’était pourtant pas une rue. Personne ne m’a demandé si ça allait. C’est pas cool pour notre troupe, c’est notre affiche, m’a juste dit une collègue de classe. Touchante maladresse. Le visage de l’humiliation est une plaie ouverte. La souffrance de l’autre est dotée d’une charge virale symbolique : on sait qu’elle peut se répandre. Elle nous ramène à notre propre expérience de la douleur, chassée dans un petit coin de notre tête après sa dernière manifestation, et à notre peur de renouer avec la catastrophe. C’est une grosse saleté. On ne veut pas y toucher.

Après Albertine, en cinq temps, je suis passée pour toujours du côté du spectateur.

J’ai appris à l’école à me méfier des adultes qui ne m’ont pas protégée, et à faire partie du groupe en investissant sa périphérie, c’est-à-dire en adoptant la position de l’observateur. Je me suis préparée pour la vie active en essayant de lire comme un texte ou une partition de musique le petit monde grouillant des lieux que  je fréquentais, de la salle des pas perdus, de la cour, de la cafétéria, du gymnase, des amphithéâtres, de la rue prise d’assaut par les manifestants, du milieu. J’ai réalisé que le monde pour lequel on avait essayé de me préparer à l’école n’était pas lisse, mais chien, et qu’il se présentait sous la forme d’une pyramide que venait brouiller les ambitions de chacun, les exigences de la compétition et la soumission aux normes. Comme dans un jardin à la française, il faut respecter les lois de la composition.