En 2011, quelque temps avant la réélection du premier ministre Harper, j’ai participé à un cabaret de théâtre à Montréal. Étant donné la campagne électorale, le cabaret prenait par moments des allures anti-Harper. Faute de pouvoir rejoindre les fans de Harper à qui on aurait tant voulu se confronter, bien que nous étions caché·es dans ce théâtre où nous ne les attendions pas, on allait livrer notre message aux gens dans la salle. Des gens comme nous. Les artistes et les spectateurs et spectatrices étaient en symbiose totale. Personne dans cette salle n’avait jamais même considéré la possibilité de voter pour Harper. Ça aurait été contraire à tout ce qu’ils et elles étaient. Le tout prenait des allures de messe où nous croyions tous et toutes au même diable et le maudissions en chœur. Ça servait à quoi ? Parce qu’Harper allait bel et bien gagner ses élections. Ce qui se voulait un cabaret subversif est devenu un prix de consolation préventif. On avait diverti. C’est tout.

À la fin de sa vie, dans les années 1990, ma grand- mère Alice, qui ne sortait plus de son appartement, acceptait la visite du curé parce qu’il fallait bien passer le temps, mais elle refusait la communion et, à la place, lui racontait des blagues grivoises. Le curé, aussi têtu qu’elle, continuait de venir la visiter une fois par semaine pour lui offrir la communion, et elle continuait de lui raconter sa joke de cul hebdomadaire. Ses jokes de cul avaient probablement une valeur artistique plus grande qu’une énième référence à la droite dans un cabaret de gauche. Parce qu’elles dérangeaient.

L’humour est un outil pour sortir du consensus et garder l’attention de ceux et celles qui ne sont pas d’emblée en accord avec ce que vous avez à leur dire.

 

Après le cabaret anti-Harper, forte de mon ADN plein de jokes de cul, je me suis dit qu’il fallait écrire pour déstabiliser le public dans la salle, pas celui qui n’allait jamais se pointer. Ce qui était une catastrophe, parce que j’aime le public et je voulais qu’il m’aime aussi. Et, qu’on se le dise, ma grand-mère voulait que le curé revienne la voir. La bonne nouvelle, c’est que, s’il revenait, ce n’était probablement pas par dévouement, mais parce que les blagues de ma grand-mère étaient bonnes. La pression était sur elle. Elle allait pouvoir continuer à lui raconter ce qu’elle voulait et ne pas communier tant qu’elle était drôle. De la même façon, le public allait accepter d’être confronté si j’étais suffisamment séduisante. La bonne façon de faire ça, c’était par l’humour. L’humour est un outil pour sortir du consensus et garder l’attention de ceux et celles qui ne sont pas d’emblée en accord avec ce que vous avez à leur dire.

À ce jour, j’ai réussi à faire des blagues sur le paternalisme des intellos, l’antiféminisme du #metoo, le terrorisme bas de gamme et les filles qui aiment trop les jeux de rôle, mais je n’ai pas encore réussi à faire des blagues de petits pénis. Les gros pénis, oui, ça, ça passe. J’ai pu dire, par exemple, dans La Plotte à tire, que mon pénis imaginaire était immense, mais je n’ai jamais été capable de faire des blagues de petits pénis. Ça a toujours créé un malaise. Je vais continuer d’essayer. Pour deux raisons. Un, c’est vraiment difficile de faire des bonnes blagues de petits pénis, alors viser ça, c’est viser haut. Je veux continuellement me dépasser. Et deux, les blagues de petits pénis étant généralement de mauvais goût, elles sont toutes désignées pour nous aider à ne pas nous prendre trop au sérieux.