C’est le metteur en scène Jon Lachlan Stewart qui vous a invité à adapter Le roi Lear. Comment avez-vous reçu la proposition et comment s’inscrit cette pièce dans votre carrière, vous qui êtes un spécialiste de la traduction shakespearienne ?

C’est drôle parce que je finissais de traduire Othello quand j’ai commencé à travailler sur Lear et les deux pièces ont été écrites en deux ou trois ans, l’une après l’autre. On peut voir plusieurs liens et parallèles. On y retrouve, à mon avis, les deux scènes de Shakespeare les plus horrifiques en termes de violences contre les femmes. On tue gratuitement et injustement Cordelia à la fin, comme Desdémone, deux innocentes qui n’ont rien fait de mal. On plonge dans le monstre de la misogynie. Vous vous demandez pourquoi il faut se fâcher contre le patriarcat ? Eh bien, voilà pourquoi ! Je simplifie un peu évidemment, mais il y a quelque chose de cet ordre-là.

Justement, pourquoi l’œuvre de Shakespeare résonne-t-elle encore autant en 2025 ?

Les deux grandes histoires dans la structure de Lear, c’est-à-dire celle de la famille Lear et celle de la famille Gloucester, sont à propos de vieux qui n’arrivent pas à transmettre à la prochaine génération et le chaos que ça engendre. Tout le monde paye le prix de ce blocage intergénérationnel et je pense que c’est un thème encore franchement d’actualité. Avec King Lear, on n’est pas dans un récit historique comme Richard III ou Henri V, mais davantage dans une histoire de folklore qui relève de la culture populaire et orale : « Une fois c’t’un roi avec trois filles… ». C’est l’histoire de deux familles dysfonctionnelles et ça, c’est universel et intemporel.

Quelles sont les principales libertés prises dans l’adaptation ?
Ou au contraire, qu’avez-vous choisi de conserver ?
Il y a bien sûr le travail de la langue qui est très important dans votre démarche ?

Mais ici, aujourd’hui, aussitôt qu’on fait un peu de sparages, on décroche. Donc, si on reste trop collé sur le texte anglais, dans la traduction en langue française, on peut créer un voile qui empêche les gens d’avoir accès à ce qui est important, c’est-à-dire : pourquoi est-ce que les personnages parlent? Qu’est-ce qu’ils sont en train de dire, mais surtout quelle est l’impulsion qui les motive?

J’essaie toujours de travailler une langue éminemment accessible, concrète, où les idées sont exprimées de façon simple et percutante. Je veux donner aux interprètes des textes qu’ils et elles peuvent mordre pour plonger directement dans les émotions, mais tout ça se fait graduellement.