L’État, c’est le nom du journal où travaillent François et Solange Speilmann. Voilà pour l’évidence. Mon ami et conseiller dramaturgique Pierre-Paul Legendre, qui voit tout, me propose une réflexion que j’adopte pleinement :

« Que devient l’État, dit-il, quand pour conquérir ou garder le pouvoir, on bafoue le droit et la justice ? » Il ajoute : « Car ce mot vient autant du verbe être que du verbe latin stare, à savoir “ se tenir debout « . » Pour ma part, j’ajouterai que ne peux pas résister aux attirantes déclinaisons du terme. J’adore jouer avec les multiples sens des mots. L’État, c’est bien sûr l’alliance obligée entre Nation(s) (avec un N majuscule, ironise la fantasque Solange Speilmann) et territoire; c’est aussi la gouvernance du peuple, quelle qu’en soit le type. Cette préoccupation a été constante tout au long de l’écriture de la pièce. Il en est cependant peu question, les personnages n’en parlent jamais directement, mais on n’aurait pas tort d’y déceler une volonté politique directe. Par exemple : qu’en est-il de notre État depuis l’avortement de nos aspirations indépendantistes ? Je ne questionne pas ici la gouvernance de l’État, mais son état. Aurions-nous déjà cédé à son auxiliaire, avoir ?

Oser être. Oser rompre, comme le fait Maude Weil ; oser publier, oser provoquer, oser renverser l’État, s’il le faut.

Faute de rendre les armes, ce dont nous pouvons d’ailleurs encore être assez fiers, avons-nous déjà baissé les bras ? L’ironique Solange Speilmann dirait :

« L’état de notre État m’inquiète beaucoup ! » C’est ici sans doute que s’approche l’être de l’état, comme dans l’expression « être dans tous ses états », un peu comme l’est François qui attend non seulement l’éditorial de Solange Speilmann, mais aussi, certainement, une foutue raison de vivre. D’être. Il y a donc aussi beaucoup de ce verbe être dans le titre. Oser être. Oser rompre, comme le fait Maude Weil ; oser publier, oser provoquer, oser renverser l’État, s’il le faut. Déplacer le regard de l’âme jusqu’à l’extrême conscience qu’être, ce n’est pas être tout seul au monde, qu’il y a la vie et l’état des autres, l’état des peuples, et terriblement l’état de ceux qui les guident et qui m’inquiète tout autant. Tout comme m’interpelle l’état de Roxane Lasnier, au bord du gouffre alors que rien n’y paraît, si ce n’est la sourde douleur de sa désespérance d’être. De vivre librement. De permettre l’urgente mise au monde d’un nouvel État, à la fois intime et politique, sans dieux ni drapeaux.